Le portrait est une représentation graphique ressemblante d’une ou plusieurs personnes.

Au cours de l’Histoire, le portrait s’est adapté à différents médiums comme la peinture, la photographie, mais aussi la littérature, le cinéma, etc. Il n’est pas seulement une représentation axée sur la ressemblance physique. Il peut aussi retranscrire une émotion, un caractère, voire un sentiment propre à l’artiste face à son modèle.

Un portrait se compose de deux vecteurs d’information : l’artiste et son modèle.

Le modèle va influencer le portraitiste afin d’anticiper un résultat qu’il considérera comme étant acceptable. L’artiste choisira de retranscrire la personne telle qu’il la perçoit.

Mémoires individuelle & collective(s)

La petite histoire d'un paysan au XVIIe siècle, personne ne l’a écrite. Son histoire a disparu en même temps que ceux qui parlaient de lui. Cette mémoire issue du langage sera appelée Mémoire n°1.

L’Histoire que nous apprenons à l’école, celle qui éduque les humains issue de l’écriture sera appelée Mémoire n°2

Internet permet aux humains de communiquer sans contrainte géographique, de partager la connaissance et d'écrire des histoires individuelles. Cette mémoire issue du langage informatique sera appelée Mémoire n°3.

L’informatique

A ses débuts l’informatique était fait d’ordinateurs isolés. Ils ne faisaient qu’exécuter des ordres.  Internet, à sa création, était constitué de machines obéissantes qui permettaient à leurs utilisateurs d’utiliser l’écrit comme une forme de communication instantanée.

De nos jours, les ordinateurs ont changé. Ils ne sont plus là uniquement pour obéir mais également pour nous analyser. Quand nous surfons sur Internet, des serveurs situés à l’autre bout du monde analysent et apprennent de nos comportements. Il en va de même pour nos téléphones. Le premier réseau social est né en 1995. Depuis nous documentons nous-mêmes notre petite histoire que la mémoire d’Internet se charge de rendre éternelle. 

Portrait 2.0

L’autoportrait, avant réservé à l’artiste, est devenu une nouvelle forme de mise en scène accessible à tous: le selfie.  La mémoire collective est ainsi inondée de petites histoires qui n’ont pas leur place dans les livres mais en ont trouvé une sur Internet. 

Autrefois, lorsque Rembrandt peignait un portrait il choisissait son modèle. Même pour une commande une forme de sélection avait lieu. Au XVIIe seule la bourgeoisie avait accès à ce changement de mémoire. Désormais l'accès à la technologie suffit : la sélection ne relève plus que d'une auto-proclamation, le plus souvent illégitime.

Tout le monde n’est pas Rembrandt dans la mémoire n°2, mais le devient dans la n°3. 

L’intime

Quand Rembrandt peignait sa femme, nul doute qu’il le faisait dans l’intimité de son atelier. La relation était entre deux humains. 

Aujourd’hui, si je prends une photo de ma femme, le rôle de mon téléphone ne se limitera pas à celui d’un simple l’appareil photo: il analysera le lieu, l’heure, l’angle de prise de vue… Mieux, il reconnaîtra ma femme, organisera un album souvenirs de ses plus belles photos etc. Le remplaçant de la peinture à l’huile est doté d’une forme d’intelligence fabriquée par l’homme : les algorithmes. 

Notre intimité est ainsi partagée avec des ordinateurs d’inconnus. Ce moment précieux qui n’appartenait qu’à nous et qui n’a pas sa place dans la mémoire collective N°2, se retrouve malgré nous, ancré dans la mémoire collective N°3, celle de l’informatique.

Le langage

Le point commun entre nos trois mémoires est le langage. Écrit ou parlé, c’est grâce à la langue que l’humain communique, éduque et évolue. La révolution informatique aura imposé une nouvelle mémoire collective et un nouveau langage à la société. La majorité des humains utilise ce langage par le biais d’interfaces graphiques.

Paradoxalement,  la langue la plus utilisée au monde n'est parlée par aucun humain.

Un algorithme n’est rien d’autre qu’un code automatisant l’intention de celui qui l'écrit. Tout comme c’est le cas de la parole qui a pour but de formaliser la pensée afin de la rendre accessible aux autres. Le code retranscrit dans le réel la pensée d’un développeur, à la vitesse d’un ordinateur.

Portraits intimes 

Les portraits saisissent la mise à nue la plus juste en utilisant l’outil le plus répandu: le smartphone. Notre vie privée ainsi que toutes les facettes de notre personnalité y sont présentes. Cette intimité si particulière est, avec notre consentement, partagée à des tiers qui ne cessent de les analyser à des fins que nous ne maîtrisons pas et dont nous ne pouvons pas mesurer les conséquences.

Le code écrit sur la toile n’est pas lisible par un humain, pourtant en la regardant le spectateur accède physiquement à l’intégralité des données présentes dans le téléphone. Messages, photos, mails… tout, absolument tout est rendu lisible. Le code ainsi neutralisé sur la toile ne s'exécute plus. Il reste rempli de sens pour qui aura compris la toile mais n’a plus aucune utilité informatique. La seule personne capable d’appréhender la toile dans sa globalité est le modèle. 

Le modèle se présente ainsi tel qu’il est et non plus tel qu’il voudrait être représenté.

La mémoire n°1 change d’état :

  • Même si l'anecdote existe à travers la toile, elle devient illisible tout en étant bien plus documentée.
  • L'anecdote, réservée à la mémoire n°1, devient éternelle et perd son caractère privé.
  • L’humanité qui en résulte est préservée tant que des mémoires cérébrales sont vivantes. 

La mémoire n°2 prend place de façon traditionnelle :

  • La toile inachevable faisant office d’objet d'art conserve son rôle historique.
  • Le modèle entre dans la mémoire collective. Son intimité peut être située géographiquement et observée publiquement.

La mémoire n°3 perd sa fonction :

  • Le code n’étant plus lisible par un ordinateur, il ne peut plus être analysé.
  • Le modèle continue sa vie numérique comme à son habitude. Partant du principe qu’une toile sera prise en photo et publiée sur Internet, son intimité occupera alors une place numérique qui le dépasse.

Processus de création

Le processus graphique a pour objectif de respecter les codes de la mémoire n°2 et d’y écrire le contenu de la mémoire n°3. Ainsi l’utilisation de la toile, du gesso, de la peinture acrylique et de l'écriture sont une nécessité. La peinture n’ayant pas d’objectif autre que d’exister comme peinture, le geste du pinceau est ramené à l’essentiel et l'écriture est faite à main levée. 

  • Réaliser un backup du téléphone du modèle. Les données étant cryptées par le système de sauvegarde des éditeurs, je n’ai personnellement pas accès aux donnés du téléphone. Le modèle doit tout de même déverrouiller son téléphone pour que l’ordinateur puisse obtenir l’archive.

  • Par mesure de sécurité l’archive est cryptée et les clés de cryptage effacées dans la foulée.

  • L’archive est ouverte avec un éditeur de code.

  • La toile mesure 1 mètre par 1 mètre, le fond est peint en noir.

    La peinture est appliquée de manière verticale. Utiliser la peinture est nécessaire cependant il n’y a pas d’intention graphique. La peinture est simplement appliquée sur la toile, le geste est dénué de sens. La peinture (en tant que matière) est là pour affirmer sa filiation avec le genre du Portrait dans l’Histoire de l’Art.

  • Les caractères sont peints à main levée grâce à un feutre rempli de peinture blanche. La toile est divisée en deux colonnes de 32 lignes contenant 32 caractères soit 1024 caractères par toiles. De même, l'écriture ramène à la présence corporelle de l'artiste, au geste qui trace sur la toile.

  • Un cartouche donne l'identité du modèle ainsi que le nombre de toiles nécessaires pour achever le portrait. Le trait est fait sans repère. 

  • Un portrait peut être considéré comme complet avec un minimum de 8 toiles ainsi que l’impression complète du code. Pour mesure, un portrait de 10Go reviendra à imprimer un livre contenant 172 270 350 336 caractères.

  •  Les toiles sont produites par série de 8 afin de respecter l’unité informatique.

  • Le nom des toiles est obtenu grâce au schéma suivant: NOM - N°/XXXXXXX - DD/MM/YYYY@00h00. Là encore, ce choix place l'œuvre dans une filiation artistique liée au champ de la gravure où les règles de tirage imposent une numérotation de 0 à x, une date et un titre.

  • L’espace de la toile est réservé au modèle, les toiles sont donc signées au dos. La signature respecte aussi les codes de l’Histoire de l’art, en tant que revendication d’un acte créatif, né à la Renaissance, avec l’invention du Portrait.